Diouma

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Diouma a 3 ans, 3 ans et demi, 4 ans peut-être. Quand on demande à sa maman, elle ne sait pas dire. Nous ne connaissons pas sa maison. En a-t-il une ? Nous le connaissons dans la rue. Le matin sa maman vend 3 carottes et 2 navets sur une petite table en bois le long de la route. En fin d’après-midi, elle vend des arachides et du maïs grillés au coin de notre rue. Parfois elle ne vient pas, elle envoie son fils de 9 ans à sa place, histoire de ne pas la perdre SA place. Parfois elle vient seule, mais le plus souvent elle vient avec Diouma. Jusqu’à peu Diouma têtait encore le sein de sa mère. Il est maintenant sevré.

Diouma fait partie de notre quotidien et de fil en aiguille il est devenu l’ami de Michoco. Des inséparables. Des copains de rue.

Quand il était plus petit, Diouma était terrible. Il criait beaucoup, il hurlait pour un rien. Il était lunatique, vous disait bonjour un jour, vous ignorait le suivant. Brutal, violent, il se faisait souvent, beaucoup, tout le temps taper. « Il a la tête dure » me disait-on. De la rue, il gardera sûrement cette carapace qu’il a dû se forger.

Depuis que Michoco s’autonomise, joue dans la rue et va à la rencontre des autres, Diouma s’est adouci. C’est peut-être l’âge qui veut ça. Il voulait sans cesse le toucher. Il rêvait que je le porte lui aussi dans l’écharpe de portage. Il collait son nez à la vitre de notre voiture. Il cherchait beaucoup à le bousculer, le pousser aussi. Tant et si bien que nous étions obligés de le maintenir à distance pour protéger Michoco de ses assauts. Mais au fil des jours, des semaines, des mois, nous l’avons apprivoisé. Lui nous avait adopté depuis longtemps !

Parfois nous l’invitons à monter jouer à la maison. Si nous le voyons tôt car ensuite il se roule dans le sable, la terre, ça devient plus compliqué ! Bien entendu, et même si nous n’avons au final que très peu de jouets, notre salon est un paradis pour lui. Les yeux émerveillés, il passe d’une petite voiture, à un livre, ouvre les boîtes comme mille matins de 25 décembre réunis ! Nous ne pouvons pas lui donner nos jouets. Les quelques tentatives dans ce sens ont échoué : avec lui les jouets ne durent que quelques heures. Bousillés, écrasés, percés, oubliés, rien ne lui résiste… Il faut dire que personne ne l’encadre pour lui montrer comment jouer, comment prendre soin d’un jouet, alors il fait comme il peut ! Nous préférons donc partager nos jouets pour des moments privilégiés afin qu’il en profite pleinement.

Michoco adore la table de vendeuse de « Néné Diouma » comme on l’appelle (la maman de diouma), il maîtrise les emplacements des sachets d’arachides, le fourneau pour faire griller les maïs, et même sa cachette à pièces ! Néné Diouma et Diouma ne parlent pas wolof. Ils ne parlent pas non plus français. Ils communiquent donc peu avec les gens du quartier, mais il connaissent tout le réseau des vendeuses d’arachides du quartier et de leurs enfants qui sont tous originaires de Guinée comme eux. Les gens connaissent le prix de ce qu’elle vend. Je lui bredouille mes 3 mots de puular en guise de salutation, ça la rend heureuse. Parfois elle dort sur sa table, d’épuisement sans doute, mais le plus souvent elle est souriante. Chaque jour elle veut donner des tonnes d’arachides à Michoco qui, vous l’aurez deviné, ne refuse jamais !

Les habits de Diouma sont souvent déchirés, mais il est toujours soigné. Il est rarement malade. Il a des chaussures aux pieds. Même s’il passe ses journées dans la rue, sa maman prend soin de lui. Parfois il fait la sieste, derrière sa maman sur un bout de carton, recouvert d’un tissu pour le protéger des mouches. Parfois quand la soirée se prolonge, je l’entends pleurer, il est 21h30, sa maman n’a pas fini de réunir les pièces qui couvriront les besoins de sa journée de demain et lui a sommeil. Elle le ramène chez eux en le portant au dos, ce gros bébé, attaché avec un bout de tissu, saut d’arachides sur la tête.

Si je vous raconte tout ça, ce n’est pas pour que vous le preniez en pitié. Je pense qu’il est plutôt heureux. Il est souriant, taquin, spontané, vif. Je ne pense pas qu’il manque de quelque chose de vraiment fondamental dans sa vie. Simplement sa vie est différente de la nôtre.

Les autres enfants du voisinage ne veulent pas jouer avec lui. Ils disent que c’est un talibé (les talibés sont les enfants placés chez un maître coranique qui les pousse malheureusement à la mendicité). Dans leur bouche d’enfants « talibé » veut dire mendiant. Ils le regardent de haut. Les enfants sont parfois cruels entre eux.

Nous l’emmenons avec nous à la découverte du quartier. Bien souvent, et même s’il passe ses journées dans la rue, il est assigné à rester dans les 10m² autour de sa maman… Avec nous c’est l’aventure. Une heure d’aventure ! Michoco lui court derrière, il court derrière Michoco. Ensemble ils rigolent beaucoup. Ils s’entraînent dans leurs jeux, assistent au match de foot des grands. Michoco lui montre des choses qu’il ne connaît pas, il répète les mots, montre du doigts, l’imite. Il est très intelligent et a soif d’apprendre, il adore quand je chante des comptines, les répète avec les mots qu’il a retenu de la veille. Il n’a pas la chance d’aller à l’école, mais sa maman l’y enverra un jour. Peut-être. Diouma montre à son tour beaucoup de choses à Michoco, des choses qu’il ne connaît pas, il l’imite, le suit, le regarde avec des yeux admiratifs de petit frère.

Diouma est poli, et salue d’une poignée de main franche tous nos amis de promenade. Il écoute ce que je dis, respecte mes consignes : donner la main quand on est sur le goudron, s’arrêter quand je dis « stop ». Certains personnes étonnées de le voir seul dans la rue s’approchent pour le corriger, quand je leur explique qu’il se promène avec nous, ils me disent qu’ils est insolent, impoli, qu’il ne faut pas traîner avec lui. Question de point de vue… Une fois il s’est mis à lancer des pierres violemment sur un cheval, je n’ai pas trouvé les mots dans sa langue, je l’ai tapé. Pas fort, mais je l’ai aussitôt regretté. J’ai perdu pendant quelques minutes ses yeux d’enfants. Il a beaucoup pleuré, je pense qu’il ne s’attendait pas à ce que moi aussi je puisse le frapper, et même si tout le monde le frappe. Michoco et moi l’avons consolé dans nos bras. Un petit coeur d’enfant tout sensible. Quand nous allons voir les chiens il a peur, c’est Michoco qui lui montre comment s’approcher d’eux en douceur, lui se cache derrière moi, les poings serrés sur ma jupe, prêt à prendre ses jambes à son cou.

Puis ils se mettent côte à côte contre un coin de mur et partagent leur pause pipi à mi-parcours.

Dans ces moments-là, on oublie toutes nos différences.

Dans ces moments-là, ils sont justes deux petits garçons, deux amis que tout unit.

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22 réflexions sur “Diouma

  1. Danielle dit :

    Il a des yeux coquins , drôle de vie quand méme pour cette femme et ses enfants , l’éradication de la pauvreté et le choix de pouvoir aller à l’école , sont quand méme fondamentaux dans une vie libre , quelles que soient les cultures et les formes que ca peut prendre

    • petiteyaye dit :

      oui tu as parfaitement raison et c’est pour cela qu’au delà de l’amitié et des rapports individuels, il faut se battre à d’autres niveaux pour que la société puisse offrir à tous des fondamentaux nécessaires à une vie libre !

  2. Bounty Caramel dit :

    Dur dur les discours des enfants (et donc des parents) envers Diouma. Ca me fait penser à d’autres histoires… et de ces pensées, j’en viens à te dire qu’à mon avis Michoko lui apprendra un peu à lire et écrire au fur et à mesure, et qu’il se le donnera pour « mission » peut être même. En tout cas, il est heureux, même si la vie ne lui a pas fait de cadeaux… alors aux autres de lui en donner (et là dessus tes voisins semblent avoir du chemin à faire…). Des bises

  3. Marie Kléber dit :

    Je ne ressens pas de la pitié mais de la peine pour ce petit garçon, pour sa maman qui donne tout ce qu’elle a pour assurer à sa famille un minimum vital. J’ai de la peine pour ce petit garçon rejeté par la rue, pour ces enfants qui n’auront peut-être jamais la chance d’aller à l’école, d’apprendre, de vivre ailleurs. J’éprouve également de la joie à lire qu’à votre façon, toi et Michoco contribuez à leur bonheur, à leur rendre leur humanité que la pauvreté vole souvent aux hommes.
    Très beau billet, dur et émouvant.

    • petiteyaye dit :

      Merci Marie ! Nous on ne fait pas grand chose, on est juste « nous même » mais sa maman doit vraiment se donner beaucoup de mal pour « assurer le minimum vital » comme tu dis…

    • petiteyaye dit :

      Oui, les amitiés entre enfants tout petits sont vraiment belles, pas de calcul, ils se choisissent et puis c’est tout ! Pour la suite du roman, j’ai hâte de lire s’ils continueront à être des amis pour la vie ;-)

  4. Catwoman dit :

    Franchement, ton texte ne me fait pas le prendre en pitié. Je pense que cet enfant, malgré ses rudes conditions de vie, a une certaine chance : une maman qui s’en occupe et vous.

    Cette histoire est aussi une belle leçon …

    • petiteyaye dit :

      oui grâce à sa maman surtout, nous on ne fait vraiment pas grand chose, d’autant que je ne veux pas rentrer dans une logique d’assistanat, lui donner trop d’argent ou de vêtements car ça tronque les rapport et je préfère qu’on reste des « amis » capables de s’entraider de temps en temps, mais surtout content de passer du temps ensemble ! Merci pour ton passage ici !

  5. fafa1987 dit :

    Comme j’ai adoré lire ce texte… j’ai eu l’impression d’y être, de voir ce petit et le tient jouer ensemble… c’est si bien décrit et très touchant. tu as un coeur gros comme ça petite yaye! :)

Un petit mot, ça fait toujours plaisir ;-)

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