Gros plan

J’ai réfléchi toute la semaine pour me décider… Sous quel angle axer ce « gros plan », le thème imposé de la semaine 2 du projet 52.

J’étais vraiment partagée entre mon idée de départ que ce projet me permette de vous parler de mon Afrique et cette envie, ce besoin, presque viscéral, de prendre part aux évènements qui ont secoué la semaine… partagé aussi entre l’envie de faire dans la légèreté car on en a bien besoin, et celle d’être sérieuse car la situation est grave.

Je vous présente un gros plan sur ces tablettes de Coran. Oui au XXIème siècle le mots ‘tablette’ peut encore désigner autre chose que ‘tablette numérique’ ! Une photo que j’aime beaucoup qui me rappelle des moments tendres et joyeux.

tablettes

Durant les vacances, Michoco et moi-même avons eu la chance de pouvoir prendre part aux leçons coraniques dans notre « maison ».

Les cours se tiennent sur une natte, à l’ombre d’un arbre et selon les disponibilités de notre « maître coranique », un parent éloigné qui a rejoint la concession familiale avec ses deux enfants suite à des difficultés dans sa vie urbaine. Il consacre bénévolement quelques heures de ses journées à transmettre son savoir.

Les enfants de la maison (âgés de 13 à 5 ans) n’ont jamais eu l’occasion d’apprendre auparavant car personne ne maîtrise suffisamment pour pouvoir enseigner. Par ailleurs, et contrairement à la majorité du Sénégal, le village est à grande majorité chrétienne, sans mosquée et avec donc peu de musulmans pratiquants. Entre pratiquer une religion et pouvoir l’enseigner il y a encore un autre fossé, d’autant plus que le Coran s’apprend en arabe, une langue qui n’est pas pratiquée dans la vie courante. Notre maître maîtrise un peu mieux son sujet, il n’est pas allé à l’école française, c’est l’école coranique qu’il a suivi dans sa jeunesse, avant de partir en tant qu’apprenti pour être formé au métier de boulanger.

L’enseignement du Coran se fait sur des tablettes en bois, sur lesquelles le maître écrit des versets avec une plume et de l’encre noire faite à base d’écorce de manguier que l’on fait mariner et bouillir toute la nuit. Cette encre est suffisamment durable pour pouvoir passer et repasser son doigt sur les textes afin de mémoriser et suffisamment effaçable pour s’estomper et laisser place à d’autres mots, d’autres textes au fur et à mesure de l’apprentissage.

Nous commençons par apprendre les lettres, les sons, et à les répéter. A force on reconnaît certaines lettres identiques ce qui permet d’avancer plus rapidement dans le texte.

Tous âges, tous niveaux. Sur la natte chacun est avec sa tablette mais il y a une vraie hiérarchie sous le maître coranique. Les plus avancés font répéter et corrigent ceux qui n’ont pas encore leur niveau, les novices écoutent et enregistrent ce que répètent les plus grands. Michoco joue le jeu et rapidement il capte des sons qu’il répète à qui veut bien l’écouter. « Sou-ra-tou… »

Lassé il se lève et quitte le cours, emportant avec lui quelques tablettes au passage dans le but d’entraîner certains de ses amis hors de la natte ! (Je rappelle qu’il a deux ans…) Les plus jeunes élèves font de même. Le cours est ouvert, il n’est pas imposé, on n’y vient ou pas, on y reste plus ou moins longtemps, mais je remarque que tous les enfants sont vraiment pressés de venir sur la natte quand leur maître s’installe, surtout par soif d’apprendre. Les enfants peuvent se lever, sortir et revenir du cours assez librement. Un Montessori du Coran ! La notion de plaisir dans l’apprentissage, c’est important ! Certains ont fait beaucoup de progrès, ils ont laissé les lettres, les syllabes et récitent déjà à voix haute les vrais mots. Pas de pression, chacun avance à son rythme, et ce peu importe l’âge. D’ailleurs personne n’est complexé.

C’est un peu difficile de se concentrer car tout le monde parle à voix haute en répétant des lettres, des sons, des mots différents… Mais ça met dans l’ambiance !

J’aimerai que Michoco en grandissant ait l’occasion d’apprendre le Coran dans ces conditions. En groupe. De tous niveaux. Sans contrainte. Juste avec l’envie de prendre part au groupe, l’envie de découvrir et le plaisir de progresser. Les filles et les garçons sont mélangés, les mamans ou autres adultes sont parmi eux également, nous sommes tous des apprenants. Je ne sais pas encore si cela sera applicable à notre mode de vie à Dakar, je suis encore marquée par le récit d’une toubab à dakar qui racontait que le maître de son aîné possédait une grosse corde d’escalade pour corriger les indisciplinés…

Notre maître a vraiment envie de partager son savoir. Il est patient. Il aime ce qu’il fait, le fait avec plaisir. Les enfants le respecte, mais il est bienveillant, compréhensif aussi. Il cherche le dialogue et malgré son français limité il a à cœur de partager ses connaissances, d’échanger avec moi, avec tous.

Nous dialoguons sur la nécessité de passer par le « par cœur » pour mémoriser les lettres, les mots en arabe, mais aussi l’importance de traduire et faire comprendre ce que ces mots signifient, que les apprenants puissent avoir un débat sur le sens des textes qu’ils sont entrain d’ingurgiter, une réflexion. Cela me tient beaucoup à cœur, d’autant plus que la culture d’apprentissage dans les écoles au Sénégal est encore beaucoup basée sur du par cœur et un respect total de l’enseignant, ce qui laisse peu de place jusqu’à un certain âge à la réflexion et au libre arbitre. Ce n’est pas évident d’apprendre une religion dans une langue complètement inconnue… sans en maîtriser le moindre sens qui plus est… Certes il y a des choses à connaître par cœur, en commençant par les prières, mais ce n’est pas tout de savoir réciter l’intégralité du Coran par cœur, c’est également important de pouvoir en comprendre le sens car aujourd’hui je trouve que beaucoup de musulmans au Sénégal (pas tous bien entendu) ne connaissent pas ou très mal leur religion. Ceux qui ont une étude poussée du Coran sont capables d’aller chercher des références, de pouvoir prendre des positions sur des questions éthiques, sociales ou morales. Pour ma part, j’aime beaucoup aller poser des questions aux imams, ils ont toujours su prendre le temps de me répondre et, même si elles peuvent être débattues, leurs réponses étaient éclairées et ont alimenté ma propre réflexion.

J’ai aimé l’ouverture d’esprit de mon « maître », qui est à la hauteur de l’ouverture d’esprit de 99,99% des séngélais que j’ai eu à côtoyer. Il est très content que ses enfants suivent l’école française et il voit les deux enseignements comme allant de paire, et non l’un contre l’autre. Une belle leçon à laquelle j’aurai aimé que les sectaires fous du Nigéria assistent avant d’envoyer pour seul escadron de la mort une fillette de 10 ans, sans doute kidnappée, volée à sa famille, dont l’unique crime aura été celui d’aller s’assoir sur les bancs d’une école…

Le dialogue a bien évidemment eu lieu avant les attentats mais mon « maître » d’une semaine aborde lui-même le sujet de l’intégrisme et m’explique très clairement qu’il ne comprend pas les terroristes, pas non plus les femmes qui portent le voile intégral, que pour lui ce n’est pas sa religion, il a bien relu les textes à ce sujet. Si au fin fond du bout du monde on ne fait pas l’amalgame, je pense qu’il est de l’ordre du possible, du raisonnable de ne pas faire l’amalgame ailleurs, non ?!

Bref, voilà mon gros plan sur un bel échange, des moments très plaisants, et l’envie de créer d’autres occasions pour poursuivre cet apprentissage et les débats !

 

 

Pour découvrir les autres « gros plans » du projet 52, c’est !

Je précise pour les lecteurs de passage que ce texte est issu uniquement mon vécu, mon expérience et convictions personnelles et que d’aucune manière il ne cherche à juger ou à généraliser la manière dont on enseigne le Coran, ni ici, ni ailleurs, ni nul part. Cet enseignement, comme toute forme d’enseignement, doit sans doute revêtir multiples aspects et facettes.

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le Magal de Touba

magalToubaAujourd’hui nous avons droit à un jour férié, pour cause de Magal. Étymologiquement, magal est un terme wolof (la langue la plus courante au Sénégal) qui signifie « rendre hommage, célébrer, magnifier ».

Comme beaucoup de jours fériés sénégalais, l’amplitude est un peu plus étendue puisque certains ont commencé leur jour férié depuis lundi dernier et reprendront le cours normal de leur vie lundi prochain. C’est le concept du jour férié de 7 jours ! Trêve de plaisanterie, Dakar se vide petit à petit car les mourides se rendent en pèlerinage dans la ville sainte de Touba qui se trouve au centre du Sénégal. ça se bouscule puisque quelques millions de pèlerins sont attendus. La logistique est soutenue par l’Etat qui met tous les moyens demandés, ayant bien compris l’influence de ce mouvement.

Les Mourides font partie d’une… confrérie (je pense que c’est le terme le plus adapté) très importante et très influente au Sénégal. Vous croisez des gens qui avant de vous dire qu’ils sont musulmans vous disent qu’ils sont mourides. C’est un peu étrange pour le reste du monde musulman mais c’est un phénomène très prégnant au Sénégal. L’autre confrérie importante du Sénégal regroupe les tidianes.

Certains Sénégalais affichent explicitement leur attachement à tel ou tel guide spirituel, à tel khalif en collant des autocollants à leur éfigie sur leur taxi, en dessinant leur portrait sur les carrosseries, en mettant autour de leur cou des pendentifs (pouvant aller jusqu’à la taille d’un A4 !) avec leurs photos.

Le terme « mouride » dériverait du verbe Irâda, puis de murīd qui signifient respectivement « la volonté » et « celui qui veut », « celui qui aspire à », sous entendu en quête de l’agrément de Dieu.

Le Pèlerinage pour le Magal de Touba est l’occasion de célébrer le départ en exil du guide spirituel du Mouridisme qui est même considéré à en discuter avec certains mourides comme un prophète : Cheikh Ahmadou Bamba (1853-1927).

touba-bamba-a4606Dans un contexte où la colonisation avait grandement perturbé l’équilibre social et pour réformer la société sénégalaise, Cheikh Ahmadou Bamba prône l’orthodoxie envers les enseignements du Coran et de la tradition du prophète Mahomet, l’attachement aux préceptes de l’Islam et la valorisation de la science et du travail. Un hadith annoncerait que Dieu envoie un revivificateur de l’orthodoxie musulmane censé être l’héritier spirituel du prophète tous les 400 ans. Cheikh Ahmadou Bamba serait donc de ces élus…

Certains musulmans extérieurs à ce mouvement considèrent la dévotion extrême à Cheikh Ahmadou Bamba et à sa lignée de successeurs comme une forme d’idolâtrie.

Confronté à l’administration coloniale que sa popularité grandissante commençe à inquiéter, Cheikh Ahmadou Bamba est successivement déporté au Gabon (Afrique équatoriale) de 1895 à 1902, en Mauritanie de 1902 à 1907, puis retenu en résidence surveillée au Sénégal jusqu’à sa disparition en 1927.

Depuis, les « califes » sont ses fils, qui se succèdent du plus âgé au moins âgé.

foule-toubaLa confrérie des mourides est en expansion et possède une influence forte sur la politique du Sénégal. Son leader spirituel est consulté par les politiciens de tous bords. La puissance économique de cette confrérerie est indéniable. Touba est devenue la deuxième ville du pays, dotée de tout le luxe et le confort moderne. Les mourides sont extrêmement actifs dans le commerce, l’import, le secteur de l’arachide.

Un des plus célèbres disciples d’Ahmadou Bamba fut Cheikh Ibrahima Fall. Il lança une communauté de vie appelée les Baye Fall qui substitue le travail manuel, la mendicité et le dévouement à une piété usuelle comme la pratique des prières et le jeûne, ce qui leur vaut de nombreuses critiques de la part d’autres musulmans. Du fait de leurs dreadlocks, les Baye Fall sont souvent confondus par les touristes avec les rastas et parfois assimilés à une secte. C’est une communauté pas très importante mais très visible, qui n’a rien a voir cependant avec le mouride « lambda ».

touba-fouleAujourd’hui et probablement durant tout le week-end, les mourides feront des prières, des récitations de Coran, des sacrifices aussi. Des milliers de mourides sont attendus à Touba, certains font le voyage de France, des Etats-Unis pour l’occasion. Chaque mourides essaiera aussi de mettre ses compétences au service du bon déroulement de l’évènement et ainsi j’ai entendu que des mécaniciens mourides dépanneront sur tous les axes menant à Touba les véhicules en panne qui souhaitent s’y rendre. Ceux qui en ont les moyens verseront de l’argent au Khalif général des mourides, parfois des sommes vraiment très importantes !

La plupart des textes sont issus de Wikipédia, qui me semble être une source relativement neutre et fiable. Les images viennent de , et !

Je préfère préciser que ceci est un article d’un blog personnel. J’aborde ce sujet ici car c’est un évènement relativement important dans la vie des Sénégalais, et qu’il m’a semblait intéressant de pouvoir donner des informations à ce sujet à mes lecteurs. J’ai fait ce sujet sans volonté de nuire à quiconque, tout éclairage supplémentaire est le bienvenue, mais je supprimerai tout commentaire faisant du prosélytisme ou ne respectant pas la liberté de pensée et de culte de chacun. Merci de votre compréhension !

Lendemain de fête

Si les quelques jours qui précèdent la fête ne sont que stress, dépenses inconsidérées et frustrations (petit rappel ici), le jour de la fête il en est tout autrement !

Vers 9h – 9h30, les mosquées se remplissent pour la Prière de la Tabaski. C’est une prière rapide, en quelques minutes c’est déjà terminé et à part de brèves (mais chaleureuses) salutations, personne ne s’attarde vraiment. Chacun veut regagner au plus vite son domicile pour égorger son mouton ! C’est tout de même une belle occasion d’assister au plus beau défilé de boubous de l’année (pour ceux qui ont récupéré leur couture à temps !).

A 9h45 on entend le dernier chant des moutons. Ils sentent probablement leur heure venir, ils se répondent les uns aux autres, d’une maison à l’autre, bêêêêêêeeeeee, même les plus calmes poussent la chansonnette, dont le nôtre !

PaperArtist_2014-10-06_10-12-38J’ai baptisé notre mouton de tabaski « TABASCO Ier » ! Nous n’avions jamais eu de mouton à nous pour la fête Michoco et moi. Michoco était bien étonné de le découvrir en bas de notre maison… Bien sûr il avait souillé tout notre perron dans la nuit, mais comment lui en vouloir, lui qui va être sacrifié dans quelques heures, pour ne pas dire minutes… Nous le saluons mais je n’ai pas envie de m’attacher plus que ça, car c’est une amitié qui finira mal…
Certaines personnes s’attachent d’ailleurs tellement à leur mouton qu’elles n’osent pas l’égorger pour la fête et préfère acheter un autre… Non pas que ce soit la bête la plus attachante du monde, mais à force de vivre ensemble au quotidien, je peux comprendre !

Nous qui avions prévu de passer voir des amis dans la matinée, nous sommes assignés à domicile pour cause d’égorgement de mouton !

Heureusement nous avons trouvé en la personne du cordonnier du quartier le bourreau de notre animal. C’est un travail fastidieux car une fois égorgé il faut encore le dépecer de la tête aux pieds, trier les morceaux. L’occasion pour nous de naviguer entre notre mouton sur le perron et les moutons des voisins sur les perrons d’à côté. Michoco n’est pas plus traumatisé que ça. Il commence par « dodo ton » et au fur et à mesure que le mouton ne ressemble plus du tout à un mouton il alterne « miam miam », « manger » et viande ! Il a bien compris le concept…

PaperArtist_2014-10-06_10-33-11Le voisinage se salue, on se souhaite bonne fête, on répartit aussi la viande. Chacun tient à s’offrir un peu de sa viande, on échange donc quelques côtelettes de Tabasco Ier contre un jaret du mouton voisin ! On remet aussi de la viande à des voisins plus éloignés qui n’ont pas eu les moyens d’égorger un mouton, on en donne aux talibés qui circulent dans le quartier, on prépare des sachet de viande qu’on distribuera à d’autres dans la journée. Avec Michoco, on se fait griller un petit morceau de foie, le reste de notre part je la congèle car pas de cuisine pour nous aujourd’hui, nous sommes invités !

Jusqu’à 14 heures, ça s’affère dans les chaumières, on grille, on mijote, chauffe, dore, remue et recouvre… L’attraction principale de la journée sera bien le repas !

PaperArtist_2014-10-06_10-01-50On enfile nos beaux boubous, les rues sont calmes, Michoco est fier dans sa tenue et pressé d’enfiler ses chaussures ! Dans la rue tout le monde prend le temps de se souhaiter bonne fête, de se congratuler sur sa tenue. Bien sûr, nous ne passons pas inaperçus !

Dans les maisons aussi, chacun passe dire bonjour pour quelques minutes à des amis, des parents. Les enfants sont fiers avec leurs jolies tenues, leur coiffure toute fraîche et leur chaussures neuves. Petit à petit les parents se mettent à l’aise, la chaleur aura eu raison de leur tenue flamboyante. Les garçons troquent leurs marakistes (babouches) pour leurs tongs puis leur boubou pour un tricot de corps et enfilent finalement un short de foot ! Seules les petites filles continuent à jouer au jeu des salutations bien apprêtées entre maisonnées ! Vers 18h, crevés, les garçons qui repassent dans leur maison on maintenant le droit d’enfiler leur tenue « occidentale » toute neuve : chemisette à carreaux, jeans et baskets. Ils reprennent leur tour du quartier pour récolter quelques étrennes !

On ne fait rien de plus que les autres jours, on discute, reste assis devant la télévision, on boit un coca, on rit, on transpire, on envoie des sms, répond au téléphone, mais on se sent tous comme des rois, des reines et des princesses !

A la tombée de la nuit, les jeunes troquent définitivement leurs habits traditionnels pour des habits plus modernes, les sonos affinent leurs tests sons, les soirée dansantes vont afficher complet cette nuit. Demain, c’est férié !

On va pouvoir passer la journée à repenser à cette belle journée, replier les boubous dans leurs emballages, dégraisser la cuisine, saluer les amis oubliés et rêver de la prochaine Tabaski !

à l’approche de LA fête

20141002_123001_resizedDakar se vide peu à peu de son contenu principal : ses habitants, ses véhicules et ses moutons.

Dimanche se sera LA fête.

Ici on l’appelle Tabaski, ailleurs on dit fête de l’Aïd (Aïd el kébir pour les spécialistes) ou encore Fête du mouton, Fête du sacrifice, Grande fête. C’est la fête la plus importante du calendrier musulman, c’est le « Noël de l’Islam » pour vous donner une image, même si cette fête ne célèbre pas la naissance du prophète Mahomet.

Alors petit cours théologique car il n’est jamais mauvais de s’instruire : Pour ceux qui l’ignorent, cette fête commémore la soumission d’Ibrahim (Abraham dans la tradition juive et l’ancien testament chrétien) à son Dieu, symbolisée par l’épisode où il accepte d’égorger son alors unique fils Ismaël sur l’ordre de Dieu. Pour ceux et celles qui ont fait du catéchisme, ça doit vous rappeler quelque chose, non ? Après son acceptation de l’ordre divin, le Dieu envoie l’archange Gabriel (Djibril dans le Coran) qui substitue au dernier moment l’enfant par un mouton qui servira d’offrande sacrificielle. Ouf ! Sauvé ! c’était moins une… En souvenir de cette soumission totale d’Ibrahim à son Dieu, les familles musulmanes sacrifient un animal selon les règles en vigueur. (source : Wikipédia)

En Occident ce sacrifice pose quelques problèmes logistiques… J’ai en d’autres temps et en d’autres lieux (banlieue parisienne) eu à expliquer à certaines familles qu’égorger un mouton dans un hall d’immeuble ne se faisait pas… que de l’emmener vivant dans son appartement pour l’égorger dans la baignoire non plus !

Au Sénégal, nous n’avons pas ce problème logistique ! Les moutons vivent dans les cours, sur les terrasses ou devant les portes des maisons toute l’année (dont un très bruyant juste en dessous de notre fenêtre, grrr…), alors un de plus ou un de moins… Plus on est de fou, plus on rit jaune, n’est-ce pas ? Pour le sacrifice et le dépeçage aussi c’est plus simple ! ça se fait directement dans la rue, on creuse un petit trou dans le sol pour que le sang s’y accumule, on jette les viscères sur le tas d’ordures, et hop ! ça paraît presque propre !

De toute façon, il y a très peu de « vrais » dakarois et donc assez peu de sacrifices à Dakar. Tout le monde rentre au village. Vous avez beau être né à Dakar, vos parents aussi. Quand on vous demande d’où vous venez vous avez toujours un nom de bled paumé à citer. Et bien c’est là que vous irez passer la fête. C’est une fête de famille. Les transports en commun sont assaillis, ils font le plein en direction de leur propre destination pour aller fêter et ne reviennent qu’après (voir bien après…) la fête. Si vous n’avez pas votre véhicule, bon courage pour trouver ce jour-là un taxi, un bus ou un car rapide dans Dakar, il n’y en a plus…

Comme les Sénégalais sont très prévoyants, ils commencent à chercher leur mouton 72h voire 24h avant la fête, à vouloir coudre leur boubou 3 heures avant la fête, et à se coiffer parfois après même que la fête soit passée !!! C’est un peu comme si le 25 décembre à 10h du matin il vous fallait trouver : votre tenue, votre dinde (qu’il faudra faire cuire, vos invités sont attendus à 12h30, hum hum…), les cadeaux que le père noël devait livrer pour vous la veille, et passer chez le coiffeur (qui lui-même a environ les mêmes impératifs que vous !).

Joyeux bazar, joyeuse cohue !

J’adore ce que j’appelle « l’économie d’opportunité » qui se développe autour de la fête : les vendeurs de rue sortent les machettes couteaux spécialement adaptés (ou pas) à l’égorgement de moutons (made in China), les cordonniers de rue se font aiguiseurs, les soudeurs se transforment en vendeurs de barbecue de toute taille et de toute sorte allant du petit fourneau tout simple à l’imitation made in Africa du BBQ WW32000R 2.0 : tonneau recyclé et coupé en deux, refermable avec une poignée galvanisée, assorti d’une cheminée d’évacuation, de niveaux de posage de la grille, de système d’accrochage de vos couverts et plateaux inférieurs intégrés ! (je regrette de ne pas avoir pris ça en photo pour vous… j’ai même failli m’arrêter au bord de la route pour l’acheter, mais je me suis ravisée : 5 kg de charbon pour faire cuire mon steak de 10 cm², merci, mais non merci !)

Ah oui… revenons à nos moutons (ah ah !), j’oubliais le nerf de la guerre : vous devez aussi partir à la recherche de l’argent que vous n’avez pas pour payer toutes ces dépenses superflues.

Hier soir j’assistais d’une oreille à une scène assez rocambolesque. Un monsieur est venu supplier mon voisin de lui rembourser son argent. Il devait être environ minuit (une heure très correcte pour venir sonner chez quelqu’un, hein ?!). Le voisin au lieu de l’envoyer bouler ou de lui rendre son argent, lui explique que lui-même a des problèmes, que telle personne lui doit telle somme et le supplie de venir l’aider à chercher son argent ! Bras-dessus bras-dessous, ils sont partis pleins d’espoirs. Mais l’histoire ne nous dira pas si ils ont pu récupérer leur argent. Ayant moi-même vu Grand choco revenir bredouille plusieurs soirs de suite, je ne le pense pas ! (au moins grand choco a la chance d’avoir une banquière personnelle à taux zéro en ma gentille personne…).

Les couturiers sont à pied d’œuvre jour et nuit. Ne passez pas les voir à 3h du mat’, ils sont en plein rush, entourés par une horde de harpies aux chignons décrêpés qui leur invectivent de s’occuper de LEUR coupon avant celui des autres ! Vous achetez souvent des robes à 300 ou 500 euros pour une fête vous ?! Je comprends que ça les rende un peu hystériques ces pauvres dames… Mais toute cette pression, ça doit limiter la créativité de leur souffre-douleurs couturiers…

Les marchands de mèches, tissus, cadeaux pour enfants, vêtements, aliments festifs battent leur plein. Ceux qui ont réussi à récolter la somme nécessaire à couvrir leurs besoins pour la fête ferment boutique, laissant un peu plus de chance aux autres d’en faire de même ! Les dépenses sont déraisonnables. Iriez-vous à mettre jusqu’à 4, 6, 8 fois votre salaire mensuel dans une fête ? A prendre un crédit ? Non ! et bien les Sénégalais, oui !

La spéculation autour des moutons prend des ampleurs hallucinantes : 800, 1.000, 1.500 euros pour un seul mouton. Mais vous avez beau essayer de raisonner les gens, c’est à qui aura le plus beau… Ah la culture du paraître, je vous jure… Les années où j’ai « organisé » Grand choco (acheter un mouton 3 mois à l’avance, faire coudre son boubou 2 mois à l’avance, acheter les cadeaux le mois précédent et gérer les détails restants sur les 4 dernières semaines), il a déclaré : « ah c’était super, cette année je n’ai pas senti la charge de la Fête ! » mais il a recommencé sa grande gabegie désorganisée et ruinante les années d’après, me faisant remarquer que c’était mieux quand IL s’organisait. Etant donné qu’on ne passe même pas la fête avec lui, je me suis lassée de tout faire à sa place…

Soudain vous recevez des appels de gens qui ne vous ont pas appelé depuis à peu près un an (tiens c’était juste avant la dernière fête, comme c’est bizarre…), certains qui vous ignorent habituellement vous annoncent mielleusement qu’ils veulent partir au village (ça veut dire en fait : donne-moi l’argent pour payer mon transport !). D’autres préfèrent fuir physiquement le pays et n’arriver qu’au petit matin de la fête sur la pointe des pieds ! C’est ce qu’à dû faire Grand choco l’année où quelqu’un avait eu la bonne idée de lancer la rumeur qu’il allait arriver avec un camion poids-lourd rempli de moutons à distribuer à toute sa ville !

Ah oui, et puis j’oubliais : les policiers aussi sont bien présents, à l’affût de la moindre petite infraction (ou non) qui pourrait leur permettre de constituer un petit pécule de back-chiches pour financer leur fête ! ça doit être plus efficace que les commerçants car ils ont déjà quitté Dakar eux !

Bref, encore une fois la nature humaine réserve bien des surprises… Ce n’est pas typique à l’Afrique, on observe les mêmes dérives autour de Noël en Europe alors que pour moi la fête doit avant tout garder son caractère familial, le plaisir d’être ensemble et de partager dans la simplicité des préceptes religieux et/ou des valeurs humaines qu’on a envie de lui donner…

Le vendredi, c’est…

Le Dimanche à Bamako c’est jour de mariage, mais le vendredi à Dakar c’est le jour de la Prière !

En Amérique du Nord c’est Casual Friday (tout le monde vient au boulot en habit décontracté), ici le vendredi a aussi son petit goût spécial d’avant week-end.

Dès que tu mets un nez dehors, impossible de passer à côté, c’est vendredi ! Les boubous sont de mises, les dames arborent leurs plus belles broderies, voile sur les épaules, les hommes sortent les bazins assortis.

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bazin blanc, broderie argent et doré
saison 2013-14 !

Parfois ça nous contamine jusqu’à ce que michoco porte son petit « complet » traditionnel et moi mon pagne. Pour l’instant, il ne se rend pas compte que c’est vendredi, mais dans quelques années je sais que le vendredi sera à ses yeux aussi un jour un peu à part.

Dans l’Islam, la Prière c’est tous les jours, cinq fois par jour même (et au cas où vous l’oublieriez, il y a des haut-parleurs dans tout le quartier pour vous le rappeler… non non un n’est pas suffisant, 3 à chaque coin de rue, c’est mieux !). Le vendredi, c’est la Grande Prière, rendez-vous vers 14 heures à la mosquée pour prier tous ensemble.

Il vaut mieux être au courant car à cette heure-ci c’est un peu comme si le temps se mettait en mode « pause ». Les boutiques ferment, ça court de gauche à droite avec un tapis sous le bras, les retardataires cherchent de l’eau pour faire leurs ablutions. N’essaies même pas d’appeler quelqu’un, ça sonnera dans le vide. Tiens « Alllllaaaaaaaaaaaaaaaaaaaah ouakbar » (Dieu est grand), la voix du muezzin résonne dans la sono. C’est l’heure !

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Centre ville de Dakar à l’heure de la prière du Vendredi

En centre ville, la rue s’envahit de pèlerins qui transforment le bitume en mosquée de plein air. A se demander même d’où sort tout ce petit monde ? Des fourmis invisibles en temps normal qui sortent de toute part et remplissent chaque mètre carré d’espace libre. Sur les trottoirs, en rang d’oignons, entre deux voitures garées, puis sur la chaussée, c’est bientôt un quartier entier qui est bloqué pour une quinzaine de minutes. Et si tu es coincé au milieu, au volant de ta voiture, tant pis pour toi ! (ou tant mieux car c’est joli à voir). Puis tout le monde se disperse et la vie reprend ses droits en un battement de paupières…

Michoco adore prier ! Ou plutôt devrais-je dire jouer à prier ? faire semblant de prier ? imiter les grands qui prient ? C’est simple quand certains naissent avec un ballon au pied, lui il priait déjà avant de savoir marcher… mon petit « cul béni » ! Je ne m’inquiète pas outre mesure, à 3 ans mon petit frère voulait bien être prêtre et faisait tourner en boucle les K7 des chants d’Eglise ; impossible de passer devant une église sans entrer dedans ; quand on le voit aujourd’hui… hein bibinou ??!

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michoco et grand choco ce matin

Dès que Michoco voit un tapis de prière, c’est la folie. Et vas-y que je me baisse, les fesses en l’air, la tête en bas, je me relève, les mains au ciel, je m’allonge sur le tapis, me rassoit, c’est reparti pour un tour. Une vraie séance de gym et de vocalise car il accompagne ses mouvements d’hypothétiques « aaaaawwwwaaaa waaak… ala alalaaaaaaa ouak ! » qui ressemblent étrangement aux allah ouakbar du muezzin (il a l’oreille fine michooco !). Les étirements terminés, il se redresse fièrement, se frotte les main et souffle un bon coup. Quel boulot quand même ! ET sa petite vie reprend son cours, en un battement de cils…

Bon, pour le sens de l’orientation, ça reste à revoir car pour l’instant la Mecque se trouve de tous les côtés !

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michoco, 10 mois, avec un « tonton »

Quand on rend visite à des gens, j’ai le droit à des sourires gratifiants et des bénédictions par milliers, vous ne pouvez même pas imaginer à quel point les gens sont fiers de voir ce petit garçon attraper leur tapis et prier spontanément et chez eux en plus ! C’est comme s’ils recevaient un million de bénédictions d’un coup. Peut-être qu’en le faisant passer pour un grand marabout, on pourrait en profiter pour se remplir les poches ?!!!??  Ben quoi ??!!?…

Si grand choco est là, c’est 15 minutes de paix royale assurée pour moi. Il reste sagement assis sur son tapis, accompagne chacun de ses mouvements, partage son chapelet et l’aide même à replier le tapis à la fin. Ils sont tous les deux calmes, apaisés (suffisamment rare pour le faire remarquer !). C’est devenu leur petit rituel du matin d’ailleurs quand grand choco est là……………. et qu’il se réveille à des heures où michoco est réveillé…………………..20121020_224348

Qu’ils continuent à partager ce moment d’intimité et de complicité encore longtemps, un moment qui n’appartient qu’à eux.

C’est ma prière pour mes deux hommes ce matin !

Je vous laisse, vais préparer des endives… au JAMBON pour ce midi ! Ben quoi ??!!?…

Que la terre lui soit légère

Le quotidien, la routine, les petites peines, les petites joies, la vie quoi ! Et un jour la mort vous rattrape, vous rappelant qu’à tout moment vous pouvez perdre un proche, un être cher. Une épreuve très difficile à vivre et que chacun aborde à sa manière.

Depuis la naissance de michoco, j’avoue qu’il m’arrive de penser plus souvent à la mort. A la sienne (est-ce qu’il respire encore quand il dort ?), à la mienne (que deviendrait-il si je ne suis plus là ?) ou à celle de grand choco, de mes parents (comment fait-on pour vivre après la mort de ceux qui vous ont donné la vie ?). L’article d’hier était déjà un peu « lourd », je voulais faire un truc plus léger pour aujourd’hui et à 13h56 le téléphone sonne…

Tiens, justement c’est le papa de la petite pierre en forme de cœur d’hier…  Il est plus qu’un ami. Je considère sa famille comme ma famille et sa famille m’a toujours intégrée comme un membre à part entière de la leur. Je ne décroche pas, je suis sur un truc pour le boulot. Il insiste, je ne décroche pas. SMS : « je suis occupée, je te rappelle ». Réponse : « Mon père est décédé. ». A peine deux secondes plus tard : appel de son frère, puis texto : « Papa est décédé ». La terre s’écroule. Vous fermez l’ordi, faites les 100 pas, relisez le texto. « Quoi ? mais c’est impossible… ». Oui je sais c’est très con comme réponse, mais sur le coup j’ai été tellement surprise que c’est la seule chose que j’ai été capable d’écrire… Et puis le téléphone sonne à tout va, des voisins, des amis de la famille qui se demandent si j’ai reçu l’information. On s’était eu la veille au téléphone, il avait une tension à 18,  était parti au dispensaire, mais rien de plus inquiétant que ça. Et puis l’appel. Biiiiip… biiiip, explosion de larmes, j’ai essayé de me contenir mais ça sort comme une cascade… ça décroche, explosion de larme à l’autre bout du fil. On ne peut même pas parler… On pleure puis on raccroche.

ousseynou

Il s’appelait Ousseynou, c’était un homme bien, il n’a pas cherché à faire du mal dans sa vie, il a fait de ses deux garçons des hommes bien. C’était mon ami et même si on en pouvait pas beaucoup ou souvent communiquer, il me manque déjà énormément.

Ici au Sénégal les coutumes autour du décès sont tout à fait différentes des nôtres. Tout d’abord les gens sont très croyants et pratiquants. Qu’ils soient musulmans (pour la grande majorité) ou chrétiens, les sénégalais s’en remettent énormément à Dieu. Ça permet sûrement « d’avaler la pilule » plus facilement, de se rassurer en se disant que le défunt est accueilli au Paradis, de s’en remettre à la volonté divine… Je trouve généralement les gens ici moins « fâchés » par la mort.

L’enterrement est immédiat : 2, 4, maximum 6 heures après le décès de la personne. C’est extrêmement rapide, ce qui signifie que si tu n’es pas sur place, tu n’assiste pas à la mise en terre du corps. Le frère aîné de la famille travaille à 600 kilomètres du village, il a pris départ immédiatement mais n’est pas encore arrivé « à la maison », son papa lui est déjà sous terre depuis 18 heures.

On enterre le corps à même la terre, dans un linge blanc. Je trouve que c’est très simple. Je ne suis pas une grande fan des cercueils et cimetières européens. En  ville il y a des cimetières plus « organisés », la partie musulmane est remplie de petits écriteaux en fer (enterrement des corps toujours à même la terre), la partie chrétienne est constituée de croix et quelques pierres tombales (avec un cercueil ou pas selon les moyens). En « brousse », il y a des lieux dédiés, connus de tous. C’est en forêt pour la région dont je vous parle. Si vous n’êtes pas du coin, vous ne pouvez pas vraiment vous rendre compte que c’est un cimetière. Bien sûr, si vous parlez de crémation, les gens vous prennent pour une folle, voire une sorcière, ici c’est impensable. Le corps revient à la terre.

Très récemment j’ai découvert que les femmes ne se rendaient pas au cimetière, ni pendant l’enterrement, ni après, ni jamais. J’ai tout d’abord cru que c’était une coutume mais que les « dérogations » étaient tolérées. Mais non, c’est tout à fait sérieux et indérogeable. J’ai trouvé ça extrêmement dur et j’ai dit à grand choco que je souhaitais donc vraiment décéder avant lui car je ne pourrais pas supporter de ne pas pouvoir accompagner son corps jusqu’à sa dernière demeure, où aller me recueillir sur sa tombe. Je n’ai pas encore eu l’occasion d’interroger des femmes sénégalaises pour savoir si ça leur faisait de la peine ou si c’était vécu comme un fait « normal », voire « une bonne chose ».

En tout cas, comme en Europe, les condoléances sont très importantes et je me rends compte que pour la personne qui vient de perdre un proche, c’est un réconfort, une bouée de sauvetage. Quand j’étais jeune je n’y prêtais pas trop attention. Mais en voyant mes amis perdre des êtres chers, j’ai compris au fur et à mesure à quel point un petit mot, une petite attention durant ce moment si difficile pouvait compter. Je n’ai pas eu l’occasion ici au Sénégal de vivre le décès d’un proche de près. C’est le premier qui me touche directement et pour l’instant que suis à 900 kilomètres, mais ensuite je sais qu’il y a des sacrifices, des cérémonies pratiquées un certain nombre de jours après le décès, des récitations de Coran. Un « accompagnement au deuil » en somme.

En ce qui concerne les héritages, pas de notaire (même si sur Dakar ça commence à se faire), pas d’intervention de la loi ou des impôts car on est dans l’informel. Parfois le défunt a laissé des instructions écrites ou orales à un proche qui vient témoigner, sinon ça s’organise entre les héritiers lors de ce qui peut s’apparenter à un conseil de famille. En cas de désaccord on fait intervenir un ou des tiers ou l’équivalent d’un conseil des sages pour assurer l’équitabilité.

Le plus étonnant est pour moi le cas des femmes. On ne conseille pas à une veuve de rester non mariée éternellement car cela pourrait compromette son entrée au Paradis. Les veuves se remarient donc. Souvent ce sont des mariages « symboliques », où il n’y a pas de rapport particulier entre la veuve et son nouveau mari, pas d’intimités non plus, ils ne vivent pas sous le même toit, ne partage rien. C’est un mariage qui permet à la femme d’être « sous-couvert » d’un homme. La maman de Grand choco est veuve depuis presque 30 ans et elle a un « mari » que je ne connais absolument pas et qui ne compte pas plus que cela, ni dans sa vie de femme, ni dans sa vie de famille. En cas de femmes jeunes, désireuses de se remarier, j’ai déjà vu des frères du défunt demander en mariage la veuve. Très étrange, mais c’est vécu comme un moindre mal ici, ça permet que les biens et les enfants « restent » dans la famille. Je n’ai pas d’avis sur le sujet. Je trouve cela dur, mais après tout, n’est-ce pas une solution ? Une sénégalaise m’avait demandé mon avis au moment où le frère de son défunt mari l’a demandé en mariage. Je lui ai dit d’écouter son cœur car je ne voulais surtout pas m’immiscer dans cette décision si personnelle. Elle s’est finalement mariée. L’homme avait déjà une première épouse (oui oui, un jour je vous parlerai de la polygamie !). Petit à petit ils se sont rapprochés, elle m’a confié qu’ils avaient même des rapports sexuels ensemble, mais au moment où elle a voulu des enfants lui ne voulait pas. Finalement ils ont fini par divorcer et la femme continue d’occuper, avec ses enfants, la maison de son défunt mari. Certains sénégalais m’ont avoué qu’eux ne pourraient jamais se marier avec la femme de leur frère, même s’ils prendraient évidemment en charge financièrement la veuve et les orphelins.

Une petite histoire qu’un vieil africain m’a compté un jour : il me traduisait un mot peul qui en français signifie « petit marigot » (un marigot est un genre de petite mare d’eau qui reste même stagnante quand le cours d’eau se tarit). Dans l’Islam, l’entrée du Paradis se trouve derrière ce marigot et le défunt ne peut le traverser sans s’être acquitté de toutes ses dettes sur terre. Raison pour laquelle lors de l’enterrement du défunt la famille demande haut et fort si le défunt doit de l’argent à quiconque. Si tel est le cas la famille rembourse, ou négocie la dette, pour permettre au défunt de traverser ce marigot et pouvoir atteindre la porte du paradis.

Au Sénégal, quand on donne les condoléances, on utilise une très belle expression  : « Que la Terre lui soit légère ».