rue des clémentines

Quelle mouche a bien pu la piquer ce matin ? Elle prend son téléphone et compose le numéro de la courtière.

– « Je sais ça fait des mois que nous cherchons une maison, mais trouves-nous quelque chose ce mois-ci. Il le faut.

– « Je dois visiter une nouvelle maison ce matin. Je te tiens au courant.

C’est vrai, elle n’en peut plus. L’intérieur rien à dire. Au fil des années elle a même réussi à ce que son appartement ressemble presque à quelque chose.

Par petites touches, discrètes, ce logement est devenu le sien.

Elle ferme les yeux et sourit. Mine de rien, quel chemin parcouru…

Il y a 5 ans les chauffeurs logeaient dans la chambre à côté de la sienne. Elle devait constamment laisser la porte de sa chambre fermée à clé. Chez elle, ce n’était pas l’appartement et toutes ses pièces, mais seulement la chambre puisque c’est là que se traçait la frontière de son espace privé.

Quand elle demandait un peu d’intimité, les autres la regardait comme si elle parlait chinois, son mari en première position. On entrait et sortait de chez elle comme dans un moulin.

Elle a changé de stratégie et gagné du terrain, sans que personne ne le réalise vraiment.

L’alcove du couloir où s’empilait les bagages et les cartons est devenue un adorable salon marocain. La chambre des chauffeurs est devenue celle du bébé, repeinte en violet pour l’occasion. De telle sorte que les chauffeurs ont fini par délaisser également la cuisine où ils prenaient leurs aises à toutes heures. Elle a appris à fermer la porte du pallier à clé du soir au matin, quitte à ce que le gardien soit obligé de se débrouiller pour trouver d’autres commodités. Elle a redécouvert le plaisir de pouvoir dormir nue, la porte de sa chambre grande ouverte, et celui de se laisser caresser par la fraîcheur matinale, de se lever boire un verre d’eau en petite culotte, de prendre son petit déjeuner en tenue légère.

Récemment elle s’est réappropriée l’escalier. Prétextant un rafraichissement de peinture, elle a fait enlever les pneus, les pièces mécaniques qui n’avaient rien à faire là et s’est empressée de remettre, une fois la peinture sèche, de grosses plantes d’intérieur qui occupent bien tout l’espace.

Occuper l’espace, marquer son territoire, céder un peu de terrain pour mieux en gagner et toujours grignoter, centimètre après centimètre cet espace, vital à son intimité. Une stratégie digne des meilleurs traités de guerre !

Il faudrait encore en faire pour que ce chez elle devienne vraiment douillé. Classer, jeter, désencombrer… Repenser le bureau qui est devenu un débarras poussiéreux. La tâche est vaste, le jeu en vaut sûrement la chandelle !

Malheureusement son énergie n’a eu aucun effet sur l’extérieur. Elle est seule, ils sont trop nombreux. Les cours de service des autres maisons, les fourchettes en inox qui cognent les casseroles en alu, les moutons en dessous de sa fenêtre, les enfants et les mamans qui hurlent à toute heure, les bébés des autres qui vivent chez vous comme chez eux, les jeunes qui ne refont même pas le monde et leurs gloussements qui se prolongent jusque tard dans la nuit, le menuisier qui frappe, cogne, rabote, martèle, les séances de récitations religieuses dans l’hygiaphone, la télévision du voisin qui tourne dans le vide, volume 118. Quand elle parle de bruit aux voisins, ils ne comprennent pas. Quel bruit ? Ils n’entendent pas. Ils sont nés avec, vivent dedans depuis toujours. Pas elle.

Elle a capitulé, ou du moins dû revoir son plan d’attaque : battre en retraite…

Pour la maison de ses rêves, elle a mille critères. Quitte à changer d’habitat, autant changer pour le meilleur… Mais au fil des mois et des visites, elle a bien été obligée de constater que la somme de ses critères ne pourrait entrer dans son buget, mathématiques basiques. Le seul critère auquel elle ne renoncera pas, en plus de son intimité, c’est le calme. Elle en rêve la nuit : pouvoir entendre la lune onduler sur les tuiles, le soleil terrasser le sable, et le bruissement des feuilles chanter dans le vent !

Driiiiiing… Un appel la tire de ses pensées.

– « Quand peux-tu venir visiter ? Je pense qu’il faut que tu la vois, lui annonce la courtière.

– « C’est calme ?

– « Très ! Il y a même un clémentinier dans la cour.

– « J’arrive.

Si même mes clémentiniers peuvent y pousser au calme,

Peut-être que…

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(si comme moi vous envisagez dans vos rêves de devenir responsable d’un clémentinier, l’image vient d’ici, avec tous les conseils pratiques pour bien s’en occuper !)

 

Diouma

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Diouma a 3 ans, 3 ans et demi, 4 ans peut-être. Quand on demande à sa maman, elle ne sait pas dire. Nous ne connaissons pas sa maison. En a-t-il une ? Nous le connaissons dans la rue. Le matin sa maman vend 3 carottes et 2 navets sur une petite table en bois le long de la route. En fin d’après-midi, elle vend des arachides et du maïs grillés au coin de notre rue. Parfois elle ne vient pas, elle envoie son fils de 9 ans à sa place, histoire de ne pas la perdre SA place. Parfois elle vient seule, mais le plus souvent elle vient avec Diouma. Jusqu’à peu Diouma têtait encore le sein de sa mère. Il est maintenant sevré.

Diouma fait partie de notre quotidien et de fil en aiguille il est devenu l’ami de Michoco. Des inséparables. Des copains de rue.

Quand il était plus petit, Diouma était terrible. Il criait beaucoup, il hurlait pour un rien. Il était lunatique, vous disait bonjour un jour, vous ignorait le suivant. Brutal, violent, il se faisait souvent, beaucoup, tout le temps taper. « Il a la tête dure » me disait-on. De la rue, il gardera sûrement cette carapace qu’il a dû se forger.

Depuis que Michoco s’autonomise, joue dans la rue et va à la rencontre des autres, Diouma s’est adouci. C’est peut-être l’âge qui veut ça. Il voulait sans cesse le toucher. Il rêvait que je le porte lui aussi dans l’écharpe de portage. Il collait son nez à la vitre de notre voiture. Il cherchait beaucoup à le bousculer, le pousser aussi. Tant et si bien que nous étions obligés de le maintenir à distance pour protéger Michoco de ses assauts. Mais au fil des jours, des semaines, des mois, nous l’avons apprivoisé. Lui nous avait adopté depuis longtemps !

Parfois nous l’invitons à monter jouer à la maison. Si nous le voyons tôt car ensuite il se roule dans le sable, la terre, ça devient plus compliqué ! Bien entendu, et même si nous n’avons au final que très peu de jouets, notre salon est un paradis pour lui. Les yeux émerveillés, il passe d’une petite voiture, à un livre, ouvre les boîtes comme mille matins de 25 décembre réunis ! Nous ne pouvons pas lui donner nos jouets. Les quelques tentatives dans ce sens ont échoué : avec lui les jouets ne durent que quelques heures. Bousillés, écrasés, percés, oubliés, rien ne lui résiste… Il faut dire que personne ne l’encadre pour lui montrer comment jouer, comment prendre soin d’un jouet, alors il fait comme il peut ! Nous préférons donc partager nos jouets pour des moments privilégiés afin qu’il en profite pleinement.

Michoco adore la table de vendeuse de « Néné Diouma » comme on l’appelle (la maman de diouma), il maîtrise les emplacements des sachets d’arachides, le fourneau pour faire griller les maïs, et même sa cachette à pièces ! Néné Diouma et Diouma ne parlent pas wolof. Ils ne parlent pas non plus français. Ils communiquent donc peu avec les gens du quartier, mais il connaissent tout le réseau des vendeuses d’arachides du quartier et de leurs enfants qui sont tous originaires de Guinée comme eux. Les gens connaissent le prix de ce qu’elle vend. Je lui bredouille mes 3 mots de puular en guise de salutation, ça la rend heureuse. Parfois elle dort sur sa table, d’épuisement sans doute, mais le plus souvent elle est souriante. Chaque jour elle veut donner des tonnes d’arachides à Michoco qui, vous l’aurez deviné, ne refuse jamais !

Les habits de Diouma sont souvent déchirés, mais il est toujours soigné. Il est rarement malade. Il a des chaussures aux pieds. Même s’il passe ses journées dans la rue, sa maman prend soin de lui. Parfois il fait la sieste, derrière sa maman sur un bout de carton, recouvert d’un tissu pour le protéger des mouches. Parfois quand la soirée se prolonge, je l’entends pleurer, il est 21h30, sa maman n’a pas fini de réunir les pièces qui couvriront les besoins de sa journée de demain et lui a sommeil. Elle le ramène chez eux en le portant au dos, ce gros bébé, attaché avec un bout de tissu, saut d’arachides sur la tête.

Si je vous raconte tout ça, ce n’est pas pour que vous le preniez en pitié. Je pense qu’il est plutôt heureux. Il est souriant, taquin, spontané, vif. Je ne pense pas qu’il manque de quelque chose de vraiment fondamental dans sa vie. Simplement sa vie est différente de la nôtre.

Les autres enfants du voisinage ne veulent pas jouer avec lui. Ils disent que c’est un talibé (les talibés sont les enfants placés chez un maître coranique qui les pousse malheureusement à la mendicité). Dans leur bouche d’enfants « talibé » veut dire mendiant. Ils le regardent de haut. Les enfants sont parfois cruels entre eux.

Nous l’emmenons avec nous à la découverte du quartier. Bien souvent, et même s’il passe ses journées dans la rue, il est assigné à rester dans les 10m² autour de sa maman… Avec nous c’est l’aventure. Une heure d’aventure ! Michoco lui court derrière, il court derrière Michoco. Ensemble ils rigolent beaucoup. Ils s’entraînent dans leurs jeux, assistent au match de foot des grands. Michoco lui montre des choses qu’il ne connaît pas, il répète les mots, montre du doigts, l’imite. Il est très intelligent et a soif d’apprendre, il adore quand je chante des comptines, les répète avec les mots qu’il a retenu de la veille. Il n’a pas la chance d’aller à l’école, mais sa maman l’y enverra un jour. Peut-être. Diouma montre à son tour beaucoup de choses à Michoco, des choses qu’il ne connaît pas, il l’imite, le suit, le regarde avec des yeux admiratifs de petit frère.

Diouma est poli, et salue d’une poignée de main franche tous nos amis de promenade. Il écoute ce que je dis, respecte mes consignes : donner la main quand on est sur le goudron, s’arrêter quand je dis « stop ». Certains personnes étonnées de le voir seul dans la rue s’approchent pour le corriger, quand je leur explique qu’il se promène avec nous, ils me disent qu’ils est insolent, impoli, qu’il ne faut pas traîner avec lui. Question de point de vue… Une fois il s’est mis à lancer des pierres violemment sur un cheval, je n’ai pas trouvé les mots dans sa langue, je l’ai tapé. Pas fort, mais je l’ai aussitôt regretté. J’ai perdu pendant quelques minutes ses yeux d’enfants. Il a beaucoup pleuré, je pense qu’il ne s’attendait pas à ce que moi aussi je puisse le frapper, et même si tout le monde le frappe. Michoco et moi l’avons consolé dans nos bras. Un petit coeur d’enfant tout sensible. Quand nous allons voir les chiens il a peur, c’est Michoco qui lui montre comment s’approcher d’eux en douceur, lui se cache derrière moi, les poings serrés sur ma jupe, prêt à prendre ses jambes à son cou.

Puis ils se mettent côte à côte contre un coin de mur et partagent leur pause pipi à mi-parcours.

Dans ces moments-là, on oublie toutes nos différences.

Dans ces moments-là, ils sont justes deux petits garçons, deux amis que tout unit.

Notre petite voisine

Nous avons une petite voisine adorable. Assortie à ses deux cousines, ce sont de vraies petites poupées qui parlent ! 3, 5 et 7 ans, elles sont mignonnes, vives, pleines de répartie. Michoco les aime beaucoup et elles aiment beaucoup michoco. Et moi je rigole toujours beaucoup en leur présence !

On joue à la maman ?20140126_163829

Quand on joue à la maman, c’est toujours la même qui fait le rôle de la maman, celle du milieu, notre voisine attitrée. J’en profite donc pour vous présenter « Moussa Monteiro », le bébé de michoco (il l’adore d’ailleurs). Michoco est donc le papa de Moussa. Normal puisque ce bébé vit « chez nous ». Il vit avec « son papa » donc ! (et la grand-mère du bébé c’est moi si vous suiez toujours… ça ne nous rajeunit pas tout ça !). Le bébé porte le nom de famille de sa maman (notre petite voisine). Mari et femme ne vivent pas ensemble, mais sont bel et bien mariés. Elle a une vision très moderne de la famille, très en avance sur les lois sénégalaises en tout cas !! C’est une maman « o-ver-boo-kée »… Quand elle ne sort pas dîner avec son mari, elle doit faire des courses, revient « é-pui-sée » de son « bouuuuuuuuuulot », bref son bébé pleure tout le temps, mais elle n’a jamais le temps de s’en occuper. Heureusement elle a une nounou extra qui s’occupe, elle, super bien du poupon : bain, couche, manger, jouer, bercer, elle n’oublie rien. C’est la plus petite des voisines, mais elle n’a jamais le droit d’être la maman…

Œuvre d’art

Pour Noël, notre voisine nous a offert un dessin. Resto-verso s’il vous plaît ! A prime abord, c’est un dessin classique de petite fille. Nous l’avons laissé sur la table à manger et il ne se passe pas un jour sans que nous n’y découvrions de nouveaux détails hilarants.
 20140126_161120Au recto, elle a dessiné une maman et un petit garçon (michoco et moi !). On nous reconnait très bien puisqu’elle a bien pris la peine de refaire la coupe cheveux de michoco : des cheveux courts sur les côtés et une crête sur le dessus !
Sur l’autre face, c’est un papa, une petite fille et une maman (ça représente sa famille puisque c’est sur cette face que l’on déchiffre également son nom). L’autre jour en regardant de plus près j’ai aperçu qu’elle avait dessiné un bébé dans le ventre de sa maman !! Une obsession puisque le jour où l’on a fait sa connaissance, la première chose qu’elle m’a dit c’est :
« – Et ben ma maman elle va bientôt aller chercher un enfant à la pouponnière comme ça j’aurai un petit frère. » Sa maman n’a pas du tout l’intention de faire un second pour le moment… et elle est assez découragée par sa fille qui répète à tout le monde qu’elle va avoir un petit frère !!!
Un autre jour encore, j’ai vu que sa maman avait des roues à la place des pieds ! Très bien imagé car une fois elle m’a sortie, avant de pousser un long soupir :
-«  ah… maman, elle passe tout son temps à circuler… » !

SOS Médecin

Nos petites voisines nous trouvent entrain de jouer dans la rue. Elles viennent nous saluer et demandent si elles peuvent entrer jouer chez nous. Je leur explique que le papa de michoco est malade, donc il faut le laisser se reposer et ce n’est pas la peine de risquer de se contaminer non plus.
– « Ben il n’a qu’à prendre des médicaments ! »
C’est vrai, c’est d’une évidence, pourquoi n’y avais-je pas pensé ?

Bon anniversaire !

20140126_164555(0)C’est environ tous les jours l’anniversaire de notre petite voisine. On a pris le coup maintenant, au début on croyait que c’était vrai. maintenant on sait que ce sont ses « non-anniversaires » ! Tous les jours, SAUF le jour de l’anniversaire de michoco. Elle était ultra fière de son cadeau ET de sa carte d’anniversaire ! Elle s’est bien appliquée à écrire à l’intérieur de la carte « Bon anniversaire N., de la part de R. ». Tout l’après-midi elle venait me voir.
– « Est-ce que j’ai bien écrit « Nnnnnnnnnnn » ? … Est-ce que j’ai bien écrit « Rrrrrrrr » ? … Et là, j’ai écrit quoiiiiiiiiiiiiiiii ? … Regarde, j’ai écrit Bon anni Nnnnnnnnnnnnnn ! »

La petite souris

Michoco n’avait pas de dent jusqu’à ses dix mois. Pas un jour ne passait entre ses 5 et ses 10 mois sans que la voisine ne demande :
– « Il a des dents ? »
Et puis à force de non, elle a dû se lasser et se dire qu’il n’en aurait jamais. Elle a donc décidé que ce n’était plus la peine de demander…
Hier nous sommes passés les saluer. Il faut dire que depuis les fêtes de fin d’année, nous avons été pas mal occupés. Nous ne les avons pas invitées à la maison, nous ne sommes pas passés chez elles non plus.
Michoco jubile. Des enfants, du sable dans leur cour, des nouveaux jouets à découvrir… Il éclate de rire.
Littéralement horrifiée notre fameuse voisine s’exclame :
– «  Aaaaaaaaaah, mais il a des dents… » comme si elle avait vu des cafards sortir de sa bouche…
Il en a 7 !

J’imagine que vous aussi vous êtes entouré(e)s d’enfants qui vous font mourir de rire tous les jours ??!!