à l’approche de LA fête

20141002_123001_resizedDakar se vide peu à peu de son contenu principal : ses habitants, ses véhicules et ses moutons.

Dimanche se sera LA fête.

Ici on l’appelle Tabaski, ailleurs on dit fête de l’Aïd (Aïd el kébir pour les spécialistes) ou encore Fête du mouton, Fête du sacrifice, Grande fête. C’est la fête la plus importante du calendrier musulman, c’est le « Noël de l’Islam » pour vous donner une image, même si cette fête ne célèbre pas la naissance du prophète Mahomet.

Alors petit cours théologique car il n’est jamais mauvais de s’instruire : Pour ceux qui l’ignorent, cette fête commémore la soumission d’Ibrahim (Abraham dans la tradition juive et l’ancien testament chrétien) à son Dieu, symbolisée par l’épisode où il accepte d’égorger son alors unique fils Ismaël sur l’ordre de Dieu. Pour ceux et celles qui ont fait du catéchisme, ça doit vous rappeler quelque chose, non ? Après son acceptation de l’ordre divin, le Dieu envoie l’archange Gabriel (Djibril dans le Coran) qui substitue au dernier moment l’enfant par un mouton qui servira d’offrande sacrificielle. Ouf ! Sauvé ! c’était moins une… En souvenir de cette soumission totale d’Ibrahim à son Dieu, les familles musulmanes sacrifient un animal selon les règles en vigueur. (source : Wikipédia)

En Occident ce sacrifice pose quelques problèmes logistiques… J’ai en d’autres temps et en d’autres lieux (banlieue parisienne) eu à expliquer à certaines familles qu’égorger un mouton dans un hall d’immeuble ne se faisait pas… que de l’emmener vivant dans son appartement pour l’égorger dans la baignoire non plus !

Au Sénégal, nous n’avons pas ce problème logistique ! Les moutons vivent dans les cours, sur les terrasses ou devant les portes des maisons toute l’année (dont un très bruyant juste en dessous de notre fenêtre, grrr…), alors un de plus ou un de moins… Plus on est de fou, plus on rit jaune, n’est-ce pas ? Pour le sacrifice et le dépeçage aussi c’est plus simple ! ça se fait directement dans la rue, on creuse un petit trou dans le sol pour que le sang s’y accumule, on jette les viscères sur le tas d’ordures, et hop ! ça paraît presque propre !

De toute façon, il y a très peu de « vrais » dakarois et donc assez peu de sacrifices à Dakar. Tout le monde rentre au village. Vous avez beau être né à Dakar, vos parents aussi. Quand on vous demande d’où vous venez vous avez toujours un nom de bled paumé à citer. Et bien c’est là que vous irez passer la fête. C’est une fête de famille. Les transports en commun sont assaillis, ils font le plein en direction de leur propre destination pour aller fêter et ne reviennent qu’après (voir bien après…) la fête. Si vous n’avez pas votre véhicule, bon courage pour trouver ce jour-là un taxi, un bus ou un car rapide dans Dakar, il n’y en a plus…

Comme les Sénégalais sont très prévoyants, ils commencent à chercher leur mouton 72h voire 24h avant la fête, à vouloir coudre leur boubou 3 heures avant la fête, et à se coiffer parfois après même que la fête soit passée !!! C’est un peu comme si le 25 décembre à 10h du matin il vous fallait trouver : votre tenue, votre dinde (qu’il faudra faire cuire, vos invités sont attendus à 12h30, hum hum…), les cadeaux que le père noël devait livrer pour vous la veille, et passer chez le coiffeur (qui lui-même a environ les mêmes impératifs que vous !).

Joyeux bazar, joyeuse cohue !

J’adore ce que j’appelle « l’économie d’opportunité » qui se développe autour de la fête : les vendeurs de rue sortent les machettes couteaux spécialement adaptés (ou pas) à l’égorgement de moutons (made in China), les cordonniers de rue se font aiguiseurs, les soudeurs se transforment en vendeurs de barbecue de toute taille et de toute sorte allant du petit fourneau tout simple à l’imitation made in Africa du BBQ WW32000R 2.0 : tonneau recyclé et coupé en deux, refermable avec une poignée galvanisée, assorti d’une cheminée d’évacuation, de niveaux de posage de la grille, de système d’accrochage de vos couverts et plateaux inférieurs intégrés ! (je regrette de ne pas avoir pris ça en photo pour vous… j’ai même failli m’arrêter au bord de la route pour l’acheter, mais je me suis ravisée : 5 kg de charbon pour faire cuire mon steak de 10 cm², merci, mais non merci !)

Ah oui… revenons à nos moutons (ah ah !), j’oubliais le nerf de la guerre : vous devez aussi partir à la recherche de l’argent que vous n’avez pas pour payer toutes ces dépenses superflues.

Hier soir j’assistais d’une oreille à une scène assez rocambolesque. Un monsieur est venu supplier mon voisin de lui rembourser son argent. Il devait être environ minuit (une heure très correcte pour venir sonner chez quelqu’un, hein ?!). Le voisin au lieu de l’envoyer bouler ou de lui rendre son argent, lui explique que lui-même a des problèmes, que telle personne lui doit telle somme et le supplie de venir l’aider à chercher son argent ! Bras-dessus bras-dessous, ils sont partis pleins d’espoirs. Mais l’histoire ne nous dira pas si ils ont pu récupérer leur argent. Ayant moi-même vu Grand choco revenir bredouille plusieurs soirs de suite, je ne le pense pas ! (au moins grand choco a la chance d’avoir une banquière personnelle à taux zéro en ma gentille personne…).

Les couturiers sont à pied d’œuvre jour et nuit. Ne passez pas les voir à 3h du mat’, ils sont en plein rush, entourés par une horde de harpies aux chignons décrêpés qui leur invectivent de s’occuper de LEUR coupon avant celui des autres ! Vous achetez souvent des robes à 300 ou 500 euros pour une fête vous ?! Je comprends que ça les rende un peu hystériques ces pauvres dames… Mais toute cette pression, ça doit limiter la créativité de leur souffre-douleurs couturiers…

Les marchands de mèches, tissus, cadeaux pour enfants, vêtements, aliments festifs battent leur plein. Ceux qui ont réussi à récolter la somme nécessaire à couvrir leurs besoins pour la fête ferment boutique, laissant un peu plus de chance aux autres d’en faire de même ! Les dépenses sont déraisonnables. Iriez-vous à mettre jusqu’à 4, 6, 8 fois votre salaire mensuel dans une fête ? A prendre un crédit ? Non ! et bien les Sénégalais, oui !

La spéculation autour des moutons prend des ampleurs hallucinantes : 800, 1.000, 1.500 euros pour un seul mouton. Mais vous avez beau essayer de raisonner les gens, c’est à qui aura le plus beau… Ah la culture du paraître, je vous jure… Les années où j’ai « organisé » Grand choco (acheter un mouton 3 mois à l’avance, faire coudre son boubou 2 mois à l’avance, acheter les cadeaux le mois précédent et gérer les détails restants sur les 4 dernières semaines), il a déclaré : « ah c’était super, cette année je n’ai pas senti la charge de la Fête ! » mais il a recommencé sa grande gabegie désorganisée et ruinante les années d’après, me faisant remarquer que c’était mieux quand IL s’organisait. Etant donné qu’on ne passe même pas la fête avec lui, je me suis lassée de tout faire à sa place…

Soudain vous recevez des appels de gens qui ne vous ont pas appelé depuis à peu près un an (tiens c’était juste avant la dernière fête, comme c’est bizarre…), certains qui vous ignorent habituellement vous annoncent mielleusement qu’ils veulent partir au village (ça veut dire en fait : donne-moi l’argent pour payer mon transport !). D’autres préfèrent fuir physiquement le pays et n’arriver qu’au petit matin de la fête sur la pointe des pieds ! C’est ce qu’à dû faire Grand choco l’année où quelqu’un avait eu la bonne idée de lancer la rumeur qu’il allait arriver avec un camion poids-lourd rempli de moutons à distribuer à toute sa ville !

Ah oui, et puis j’oubliais : les policiers aussi sont bien présents, à l’affût de la moindre petite infraction (ou non) qui pourrait leur permettre de constituer un petit pécule de back-chiches pour financer leur fête ! ça doit être plus efficace que les commerçants car ils ont déjà quitté Dakar eux !

Bref, encore une fois la nature humaine réserve bien des surprises… Ce n’est pas typique à l’Afrique, on observe les mêmes dérives autour de Noël en Europe alors que pour moi la fête doit avant tout garder son caractère familial, le plaisir d’être ensemble et de partager dans la simplicité des préceptes religieux et/ou des valeurs humaines qu’on a envie de lui donner…

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13 réflexions sur “à l’approche de LA fête

  1. lesouffleurdemots dit :

    Super pour ce partage, merci. Je me souviens du tabaski que j’avais passé, j’avais dormi dans la journée à cause d’une nuit que j’avais passé auparavant (Moustiques et pas de draps dans une chambre d’un centre social à Kolda). C’est le 31 décembre 2006!

    • petiteyaye dit :

      2006… J’étais rentrée qq jours avant la fête en france, mais c’était déjà mon premier contact avec la fête : des moutons, des troupeaux, à chaque bourg, tout le long des 800 km qui me séparaient de dakar, les yeux embués de partir, déjà…

  2. Marie Kléber dit :

    Très intéressant de voir comment ça se passe ailleurs. Je me souviens, quand j’étais plus jeune, les voisins faisaient en effet monter le monton sur leur balcon, ils ne voyaient pas le mal. Ce que je retiens pour ma part de ces fêtes religieuses, c’est l’aspect familial, le partage, la simplicité, comme tu l’évoques si bien à la fin de ton article. Et je trouve autant dans Noel que lors de la fin du Ramadan, par exemple, que ces valeurs sont souvent bousculées, mises à mal.

  3. fedora dit :

    C’est une idée où je sens une (grosse) pointe d’amertume là derrière ? En tout cas, merci pour toutes ces explications… Ici, on met habituellement les abattoirs à la disposition des musulmans qui fêtent l’Aïd… (parce que bon, oui, dans son jardin, ça le fait moins ^^)

  4. Marie dit :

    Ici aussi, ça se prépare. On voit passer des moutons à tous les coins de rue ! Pour ceux qui passeront la fête en centre ville, Tanger se transforme en une immense ferme ! Quant à ceux qui rentrent au bled (au village) pour l’occasion, la gare a revêtu ses plus belles barrières pour canaliser ce flux annuel tout à fait unique !
    Merci pour le partage. C’est chouette de savoir comment ça se passe ailleurs.

  5. Kenza dit :

    J’aime tout particulièrement la description du barbecue ! Malgré l’arrière-plan de tout ça, j’aime quand même quand tout un pays se met derrière la même chose. J’ai pas passé Noël en France depuis un moment mais cette idée d’unité a disparu je pense.

  6. Gaou dit :

    C’est vrai qu’on te sens un peu agacée mais je trouve que tu décris très bien. Surtout les gens qui apparaissent comme par magie avant la fête pour t’annoncer qu’ils vont au village. Moi c’est l’amoncellement de détritus, tripes et autres joyeusetés qui trainent après dans les rues qui me saoulent. Sinon je suis toujours contente quand la tabaski approche parce qu’on reçoit plein de viande gratis et on est invité à manger partout! Ca par contre c’est génial! Merci pour le partage :)

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