Fleur

Ils s’étaient rencontrés quatre jours auparavant. Dans ce fin fond du bout de l’Afrique.

Elle n’aurait pas du être là.

Lui non plus.

En tout cas pas à cet instant ni dans ce lieu précis. Improbable.

Quand on leur parle de destin, aujourd’hui encore, tous les deux sourient.

La foudre avait déjà frappé. Ensuite tout était allé vite. Des regards complices, des paroles qui virent aux éclats de rire, des doigts qui se cherchent à la lueur d’un feu de camp, des soirées qui se prolongent sous les étoiles. Plus personne autour d’eux et temps qui suspend sa course folle. Naturellement. Evidemment.

Au bout de deux heures déjà elle savait qu’ici elle avait mis les pieds chez elle. A des milliers de kilomètres de son chez elle. A des années lumières de son univers.

Lui avait donné un sens à toute sa vie, à son retour auprès de sa famille ici après quelques années à se chercher à Dakar. S’il n’avait pas été là, comment l’aurait-il rencontrée ?

Au bout de trois heures, les plus observateurs du village avaient déjà remarqué que ces deux-là, on ne les sépareraient pas comme ça…

Magie ou bizarrerie de l’alchimie humaine ?

Elle avait frissonné contre son torse, à quelques mètres d’une vache venue s’abreuver. Il l’avait demandé en mariage le lendemain au pied d’un poteau de foot. Elle n’avait rien répondu. Elle n’avait pas compris qu’il était parfaitement sérieux et sûr de son choix. Elle s’était contentée de fermer les yeux et d’inspirer profondément l’air de la nuit, hermétique à ce qui avait bien pu arriver avant ou à ce qui les attendrait demain. Vivre le temps présent.

Le lendemain elle découvrait absente les secrets de fabrication des fameux jus de bissap et de bouye si célèbres au Sénégal. Elle rangeait dans son sac à malice les fleurs de coton et de kapokier, les quelques pierres et écorces ramassées en route, mais elle tournait très, trop souvent la tête vers le chemin. Le revoir…

Même si il lui semblait qu’il était parti une éternité, il ne tarda pas à arriver. Une petite fleur de bougainvillier à la main. Si fragile, mais plus forte que tous les mots du monde. Je t’aime, tu m’as manqué, j’ai pensé à toi, tu es belle… Ici on n’offre pas de fleurs aux femmes. Mais pour elle, qui venait de si loin, avec sa peau si claire, qui s’extasiait devant toutes les choses de la nature, il s’était dit qu’elle apprécierait sans doute. Un large sourire, accompagné d’un regard timide, pour ne pas dire pudique, et une fleur tendue. Un sincère merci, le cœur tambourinant et la gerbe vite accrochée dans son fichu.

Demain elle repartirait loin. Très loin. Quelque part où lui, qui aurait pourtant pu partir lui cueillir la lune, n’était pas autorisé à aller.

Une vague histoire de papiers…

Comme si l’amour qui chamboule tout sur son passage en avait quelque chose à faire des papiers, si ce ne sont ceux qui conservent entre deux pages d’herbiers les fleurs de bougainvilliers et les souvenirs que l’on n’oublie jamais !

 

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C’était ma participation au projet 52 de Ma’ sur le thème « fleur ». Toutes les autres sont réunies ici.