Passé

Un moment magique. Suspendu au temps. Tous les protagonistes s’en souviendront longtemps.

Peulhs, bassaris, français, peu importe. Jeunes, vieux, femmes, hommes, enfants…. l’essentiel était d’être là, à ce moment M, à cet instant T.

Le vieux nous a d’ailleurs dit en ricanant tout seul en plein milieu de la conversation : Vous m’avez joué un coup c’est ça ? Vous vous êtes donné rendez-vous pour me faire un interrogatoire ?

On n’avait joué aucun coup. Pourquoi ce jour-là ? Pourquoi nous ? Nous avons été les témoins privilégiés de son récit du passé. Oreilles grandes ouvertes, yeux écarquillés, à l’ombre du grand manguier, personne n’en perdait une miette… Chacun y allait de ses questions sans piper mot au moment des réponses et même les vieilles avaient arrêté de décortiquer leurs arachides !

Habituellement il ne sortait pas, ou si peu, ne parlait guère qu’avec ceux qui s’occupaient de ses soins quotidiens : toilettes et repas. Quatre-vingt dix ans depuis longtemps, presque cent ans… Ses amis l’avaient déjà abandonné pour l’autre monde, quelques-uns de ses enfants aussi. Lui on avait dû l’oublier, comme il disait…

Ce jour-là, il était en forme. Il était assis au dehors et nous a raconté ses souvenirs d’enfance qui datent de presque un siècle, la vie d’avant et ses quatre cents coups.

Sa première rencontre avec un blanc : un père missionnaire qui leur a appris l’agriculture, eux qui se nourrissaient uniquement de chasse et de cueillette, ça a changé leur vie car certaines années c’était la famine. Les récoltes n’étaient pas toujours bonnes, mais le mil ça complétait bien quand même. Cela dit il y avait plus d’arbres et de faune qu’aujourd’hui.

Sa première rencontre avec un avion : Il venait de Guinée, il a volé au-dessus de leur tête, ils avaient eu peur pendant des jours car ils ne savaient pas ce que c’était.

Ses voyages plusieurs fois par an pour aller chercher du sel : 50 kg par voyage qu’il ramenait à pied de Kaolack en traversant ce qui est devenu aujourd’hui le parc national du Niokolo Koba : 500 kilomètres et quelques de marche !! (oui oui, cinq cents vous avez bien lu, ça fait donc 1.000 aller-retour !). Ce job leur permettait de gagner un peu d’argent, le sel ça coûtait cher et là-bas on l’avait pour une bouchée de pain.

Puis ses interrogations quant aux relations inter-ethniques : « Pourquoi les peulhs disent qu’ils sont croyants ? Il y a un marigot à traverser avant de pouvoir accéder au paradis et on ne peut le traverser que si on est quitte de toute dette envers le monde mortel et eux, ils volent des vaches et ne les remboursent pas ! »

Quand on lui demande si c’était mieux avant. « A ça non ! On ne mangeait pas à notre faim, on avait de sacré problèmes de santé. Et puis les chaussures c’était des peaux qu’on attachait à nos pieds. Je ne comprends pas tout aux choses et aux gens d’aujourd’hui, mais c’est plus facile de nos jours  et il y a les transports, les informations.  »

Et cette foi inébranlable en l’avenir.

La plus grande invention : la radio. Ou bien les médicaments car ça permet de guérir les gens, d’ailleurs un jour la médecine empêchera les gens de mourir, ça c’est une invention. Et quand on lui demande s’il aimerait être immortel lui, il ne met pas longtemps à répondre : « Je ne peux plus me lever tout seul pour me laver ou aller uriner, alors ça ne vaut pas la peine. »

Quelques mois plus tard, ses petits-enfants l’ont transporté à une trentaine de kilomètres pour le faire soigner au dispensaire, mais il a vite demandé à regagner son village, sa case, son lit… où il s’est éteint en paix.

Au village, des années après, on parle encore de cette après-midi suspendue dans le passé…

grand-père

C’était ma participation à la semaine 7 du projet 52 sur le thème « passé ». Retrouvez toutes les autres participations ici. Je vous dois aussi ma participation à la semaine 6 du projet 52 sur le thème « pain », mais pour cela j’attends de croiser mon boulanger !! Promis : retour au village prévu pour bientôt ;-)

Douces pensées au passage pour Danielle et Sandrine qui ont eu l’occasion de partager ce moment avec moi et qui, je suis sûre, s’en souviennent aussi bien que moi. A noter que le monsieur de la photo et le monsieur de l’histoire sont deux personnes différentes, que j’ai toutes deux eu la chance de côtoyer dans un passé pas si lointain.

 

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29 réflexions sur “Passé

  1. Danielle dit :

    Émouvant , au fur et à mesure de ma lecture , il me semblait bien avoir entendu un témoignage lui ressemblant , un jour de trés grande chaleur sous les manguiers ( et pour cause ) c’était un moment magique.

  2. Le Rire des Anges dit :

    J’adore te lire! (Oui je sais, je l’ai déjà exprimé précédemment! Tant pis!)
    1000 km2 aller-retour je n’en reviens pas… Quelle force et quelle philosophie! Je suis admirative!
    Merci à toi

  3. Zhu dit :

    Je pense que j’aurais aussi été suspendue à ses récits. Voilà comment se transmet la mémoire, notre humanité… en parlant et en écoutant.

  4. la Zette dit :

    Quelle belle histoire… j’imagine bien la scène, et ce vieil homme plein de vie et d’espoir qui fait profiter les autres de son expérience… une sacrée vie, et une belle tranche de vie que tu nous fais le plaisir de partager avec nous… Merci pour ce beau moment… bizettes

Un petit mot, ça fait toujours plaisir ;-)

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